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Salaud de gros porc


Les patientes qui viennent consulter pour des traumatismes liés à des agression sexuelles sont nombreuses, soit elles connaissent leur histoire et la porte comme un fardeau , soit elles viennent consulter pour un mal-être général et le découvrent pendant la thérapie. Mais pour B. , à la retraite depuis quelques années, les traces de son passé se conjuguent encore au présent.


B. a peut-être 70 ans, pas loin en tout cas. Elégante, les cheveux gris au carré, elle a le regard un peu figé quand je lui propose de passer de la petite salle d’attente au cabinet. Elle vient consulter sur les conseils d’un psychiatre nantais, que je ne connais pas et je me rends compte rapidement qu’elle place beaucoup d’espoir dans cette séance. Elle m’explique que ça ne va pas depuis des années et ce, malgré les médicaments et ses visites mensuelles chez le psychiatre.

- Depuis quand précisément ?

- Peut-être 2002, quand mes enfants ont quitté la maison

- Qu’est-ce qui s’est passé alors ?

- j’ai fait une première tentative de suicide, suivie d’une dizaine sur plusieurs années.

- Vous avez encore des envies suicidaires ?

- Parfois ça me traverse, mais pas comme avant, j’ai promis à mes filles de ne plus le faire.


Bien sûr, on attente pas à ses jours quand les enfants quittent le cocon familiale, et je l’invite à dérouler un peu plus son histoire. Elle n’en fait pas un secret et me confie qu’à l’adolescence, elle se faisait régulièrement violée par son oncle.


- Quelles étaient les circonstances ?

- Mes parents travaillaient beaucoup et me confiaient souvent à mon oncle et ma tante qui étaient voisins. Parce que soi- disant ma tante était gênée par les ronflements de mon oncle, je dormais dans la petite chambre du bas avec lui et voilà….

- Vous n’avez rien dit à vos parents ?

- Non, je n’osais pas.

- Là maintenant, quand vous évoquez ces événements, qu’est-ce que vous ressentez ?

- J’ai comme un étau qui me serre à la poitrine.

- Mettez s’il vous-plaît vos deux mains face à face à hauteur de la poitrine. Nous allons imaginez ensemble que ces deux mains sont directement reliées à votre poitrine. Si vous rapprochez vos mains la pression s’intensifie dans la poitrine et si vous les écartez, l’étau se desserre.


Nous commençons l’exercice et je lui demande de rapprocher très doucement et consciemment ses mains de manière à augmenter légèrement cette impression d’étau. Elle se prête au jeu d’autant plus facilement que pour le moment il n’est plus question de faire le lien avec son traumatisme mais seulement avec sa sensation dans la poitrine. Et de la même manière, comme au ralenti, je l’invite à écarter ses mains. A mesure, que les mains s’écartent et que la pression descend, un voile vient opacifier son regard. C’est un peu comme si elle perdait le contact physique d’avec le monde. Je lui signifie qu’elle est en train de s’enfuir dans une sorte de brouillard et j’appuie alors fortement sur son épaule. Son regard devient plus lumineux tandis que nous somme descendu à 2/10 en niveau de pression sur la poitrine.


- Qu’est-ce qui vous aurait soulagé de dire à votre oncle à ce moment là ?

B. ne semble pas comprendre la question. Je la lui repose.

- Je ne sais pas…. Salaud…?

- Quoi d’autre ?

- Salaud de gros porc !

- Ok. Maintenant, très consciemment, laissez-vos main s’écarter de nouveau aussi loin que cela vous fait plaisir et sentez comment réagit votre poitrine. La sensation de brouillard revient plusieurs fois, et chaque fois je presse sur son épaule pour la dissiper. La pression sur la poitrine est descendue à 0,5. Inutile d’insister pour aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’on ne pourra pas aller plus loin sur cette piste.

- Êtes-vous mariée ?

- Oui

- Comment ça se passe avec votre mari ?

- Ça va…. Mais mon mari à un gros appétit sexuel et moi pas vraiment et en plus, à chaque fois qu’on a des relations sexuelles, les images de mon oncle s’invitent et….

- Et vous ne prenez pas de plaisir.

- C’est ça

- Vous avez pensé à lui dire non ?

- Parfois, je le fais mais c’est difficile pour moi de dire non.

- Ça fait quoi quand vous dites non ?

- Je ne sais pas, c’est comme si je n’avais pas le droit.

Je conviens avec elle de ne pas aller plus loin pour cette séance et de poursuivre un autre jour.

Sans décrypter la séance dans les détails, je propose de revenir sur quelques points clés.

D’abord, au regard du parcours de B. et de ses multiples tentatives de suicide (dont la dernière a failli être fatale), il ne sert à rien de se précipiter et en même temps, il m’apparaît clairement que cette dame n’est plus dans ce même désespoir qu’elle a côtoyé durant des années. Derrière un fond de tristesse persistant, j’ai l’impression qu’aujourd’hui elle peut faire face et dépasser la résignation.


Dès que ses enfants ont quitté le foyer familial, elle se retrouve dans l’incapacité de vivre pour elle-même et préfère, après plusieurs appels à l’aide, cesser d’exister plutôt qu’endurer la douleur d’exister. Aujourd’hui encore elle en ressent une douleur à la poitrine. Travailler cette douleur permet d’enclencher le processus thérapeutique en sortant de la rumination et en évaluant pour elle-même sa réserve de vitalité. C’est un premier mouvement pour sortir de l’immobilisme.


L’hypnose n’est qu’un mot qui recouvre une multitude d’états différents. Ici, B. sans le savoir se met naturellement dans un état d’hypnose (effet de brouillard), comme elle l’a toujours fait pour se préserver des agressions sexuelles de son oncle. Ce brouillard était salvateur. Aujourd’hui, c’est un filtre qui l’isole de la réalité et qui se réactive par exemple, à chaque fois qu’il s’agit d’assouvir l’appétit sexuel de son mari.

Lors de la deuxième séance, B. me confie qu’elle ne ressent plus de pression à la poitrine, elle esquisse même quelques timides sourires. Pourtant, il reste encore du chemin à parcourir : elle a promis à ses filles de ne plus tenter de mettre fin à ses jours. Elle a dit oui à la vie pour ses filles mais pas encore pour elle-même. Pas complètement.

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