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Tant qu’il y a l’espoir, il n’y a pas de vie

Dernière mise à jour : 24 avr. 2023

L’hypnose nous invite à flirter avec les frontières et sans doute à ré-interroger sans cesse nos certitudes même les plus coriaces comme celles qui consistent à s’accrocher à nos espérances.




Jonathan est assis depuis une quinzaine de minutes sur le bord du fauteuil et il parle, il parle beaucoup, un peu comme s’il vidait son sac. La cinquantaine, le faciès sérieux mais l’œil rieur, il déroule le long tapis de ses malheurs en émaillant son récit de crises de larmes qui apparaissent dans un soubresaut pour disparaître aussi vite.

Il y a 6 ans, Jonathan se découvre une maladie rare qui vient nécroser un premier rein. Une greffe permettra de sauver le deuxième, in extremis. Il a frôlé la mort et évoque un mélange de culpabilité et de gratitude vis-à-vis de son donneur anonyme.

- ‘‘Mais ce qui est bizarre monsieur, c’est que cette maladie s’est déclarée quand ma mère ( qui par ailleurs, a toujours préféré mon frère) a décidé de passer Noël chez mon frère, comme ça, au dernier moment, sans me prévenir. J’ai eu peur, c’était immense, insondable, et j’ai parfois cette même peur qui remonte comme ça sans prévenir. Quand j’ en ai parlé au chirurgien, il m’a confirmé qu’il était possible que le déclenchement de la maladie soit lié à cette peur. Je ne sais pas... on dit en médecine chinoise que le rein est lié à la peur mais au final, ça ne m’avance pas.»

S’en suit, un long cortège de blessures, de fractures : ‘‘Comme si je cherchais toujours à me faire du mal, à me martyriser. Il y a une semaine j’ai eu un nouveau choc émotionnel et mon rein s’est mis à dysfonctionner alors que les médecins me pensaient sorti d’affaire.’’

J’essaie, de temps en temps d’intervenir, mais Jonathan ne m’ écoute pas, tout à son affaire de m’expliquer en détail l’étendue de sa souffrance et de ses causes probables. C’est notre premier rendez-vous et je comprends qu’il va falloir se glisser avec lui dans les sinuosités de la plainte, comme un musicien de jazz qui rejoint ses partenaires après s’être copieusement laissé imprégné de leur improvisation.

Quand vient le moment, j’interroge :

‘‘- Qu’en est-il de la relation avec votre mère aujourd’hui ?

- Elle a 90 ans, je m’occupe d’elle, mais elle m’ a clairement signifié que je n’étais pas désiré et qu’elle a tout fait pour ne pas m’avoir.

- J’ai l’impression que vous attendez toujours un signe de sa part.

Un oui étouffé parvient à surgir d’une nouvelle crise de sanglot.

- Jonathan, pouvez-vous considérer ce que je vais vous dire : tant qu’il y a de l’espoir, il n’ y a pas de vie.

Jonathan esquisse un sourire gêné.

- Pourriez-vous maintenant abandonner cet espoir?

Je perçois que la question vient le percuter, mais plutôt que s’y attarder, il fait volte face et repart dans son incontinence verbale.

Cependant quelque chose commence à s’installer dans le cabinet. C’est difficile à expliquer mais ce quelque chose devient au fil de la pratique de plus en plus identifiable, comme si enfin, les éléments d’un changement commençaient à se manifester. Ce pourrait être du même ordre que lorsque l’on n’a pas vu un ami depuis longtemps, on tâtonne, on se cherche un nouvel accordage pour revivifier l’amitié qui nous liait.

‘‘- La peur que vous évoquiez, vous la ressentez maintenant ?

- Non, elle apparaît comme ça, quand je ne m’y attend pas

- S’il vous plaît, faites moi le plaisir de l’inviter là, avec nous dans ce cabinet.

- Je ressens une légère pression dans la poitrine mais c’est tout, rien de plus

- Ne soyez pas trop pressé, laissez lui le temps

- C’est vrai que cela monte dans la gorge et descend en même temps dans l’estomac

- Vous savez une rivière est parcourue de courants chauds et de courants froids. Ces courants font la rivière pourtant elle ne s’ en inquiète pas. S’il vous plaît percevez les sensations liées à cette peur comme des courants chauds et des courants froids, mais soyez en même temps la rivière.

Jonathan est devenue très à l’écoute depuis quelques minutes :

‘‘- Je ne sais pas ce qui se passe, c’est comme si tout se diluait partout dans les pieds les mains et ma tête est comme tirée en arrière par une force étrange.’’

Je me garde bien d’intervenir et lui suggère de rester à son poste d’observation, d’être comme dedans et à l’extérieur à la fois.

- Je ne sais pas si j’ai envie de rire ou pleurer, c’est agréable et je sens que je retiens encore un peu, que je pourrais lâcher prise et comme m’écrouler....

- Le fauteuil est solide, laissez pour une fois le corps décider à votre place

Jonathan s’ éxecute et se laisser un peu plus, s’enfoncer dans le fauteuil, rien ne le retient plus.

Le temps est passé vite et je propose à Jonathan de se laisser revenir à la surface et s’il le souhaite de reprendre rendez-vous dans une quinzaine de jour.

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